Le 4 Mai 2003, le père
de la neurologie Tunisienne, notre maître
le professeur Mongi Ben Hamida nous a quitté.
Il a tellement imprégné la neurologie
et l' Institut que jusqu'au aujourd'hui, nous
n' arrivons pas à croire que son départ
est définitif. Si physiquement Mongi
ben Hamida nous a quitté, son image,
son enseignement, la passion de la neurologie
qu' il nous a transmise resteront à
jamais. Pour lui rendre hommage, quoi de mieux
que de citer son oeuvre pour la neurologie
Tunisienne.
En visionnaire, il a vu dès le départ
ce que pourrait être la neurologie Tunisienne
alors qu 'elle n'a pas encore existé.
Il a voulu qu'elle soit dès le départ
éclatante, moderne et orientée
vers l'avenir. C'est dès janvier 1967,
quand le doyen de la Faculté de Médecine
de Tunis a fait appel à lui pour enseigner
la neurologie à la première promotion
d'étudiants de la jeune faculté
de médecine de Tunis, que l'idée
de créer un Institut de neurologie a
germé en lui. A cette époque,
le Docteur Mongi Ben Hamida était Chef
de Clinique à la Salpêtrerie dans
le prestigieux service d'un grand maître
de la neurologie Française, le professeur
Raymond Garcin. Avec le parcours déjà
effectué, tout monde s'attendait à
ce que Mongi Ben Hamida continue sa brillante
carrière neurologique en France. Il a
fait ses stages d'internat dans les meilleurs
services neurologiques parisiens de l'époque.
Sa thèse sur le couple dento-olivaire
a obtenu le prix de thèse en 1965 et
elle est devenue une référence
aussi bien sur le plan clinique que neuropathologique.
Il démarra une activité de recherche
à l'INSERM en parallèle à
son activité de Chef de Clinique. Un
stage d'une année à l'hôpital
Albert Einstein à New York lui a permis
de comprendre le renouveau neurologique qui
naissait dans le nouveau monde.
En visionnaire, l' esquisse de l' Institut
de Neurologie qu'il avait établie en
1967 s'opposait à ce qui existait en
France et en particulier à la Salpêtrière.
L'idée était de créer une
structure neurologique moderne intégrée
comportant toutes les spécialités
y compris un laboratoire de recherche. Qui osait
parler de recherche en cette époque en
Tunisie ?
Les travaux de construction du Centre de Neurologie
ont commencé en mai 1969. Son élection
en tant que Doyen de la Faculté de Médecine
de Tunis lui a permis de suivre de près
cette construction qui s'est achevée
en septembre 1973. Le Centre de Neurologie a
été inauguré le 20 mars1974.
Depuis sa création, le service de neurologie
que dirigeait désormais le Professeur
Ben Hamida, était multidisciplinaire
et comportait deux unités d'hospitalisation,
un laboratoire de neuropathologie équipé
par les équipements de recherche les
plus modernes de l'époque, à savoir
des cryostats, un microscope électronique
et une consultation externe de neurologie. Dès
le départ les objectifs du service était
clairs et se résumaient à:
- Prendre en charge sur le plan des soins,
les patients atteints de maladies neurologiques
et mettre au point des protocoles thérapeutiques
modernes et adaptés aux réalités
sociales et économiques du pays.
- Former les étudiants en médecine
et les résidents en neurologie. Le service
de neurologie a été le formateur
de la majorité des spécialistes
en neurologie dans le pays.
- Etudier les maladies neurologiques les plus
fréquentes ou spécifiques à
notre pays, tant sur le plan épidémiologique
que celui du diagnostic, du traitement, et de
la prévention,
- Apporter sa contribution à la recherche
nationale et internationale par l'étude
approfondie de ces maladies.
Grâce à cette organisation et
à une analyse clinique rigoureuse, les
objectifs fixés qui semblaient au démarrage
du service tellement ambitieux, commençaient
à se réaliser. Riche de sa longue
expérience clinique et de recherche,
le professeur Ben Hamida a vu dès le
départ de son activité clinique
en Tunisie, que certaines pathologies observées
dans notre pays se distinguaient nettement de
ce qu'on observait en Europe et ceci essentiellement
dans le domaine de la pathologie dite dégénérative.
Ces constatations l'ont amené à
orienter toute sa recherche sur ces maladies
dès 1976, sans pour autant négliger
de dresser le profil clinique et épidémiologique
de pathologies déjà bien connues,
à savoir la sclérose en plaques,
la myasthénie, la chorée Sydenham
etc
Cette orientation était très
courageuse. A cette époque, les maladies
dites dégénératives étaient
négligées en neurologie, et n'étaient
même pas enseignées dans la plupart
des facultés de médecine. Avec
persévérance et une conviction
inébranlable il a continué à
travailler sur ces maladies, supportant même
l'incompréhension des revues scientifiques
pour publier des sujets dont elles ne voyaient
pas l'intérêt. Je me rappelle que
pour publier l'une des plus grandes séries
mondiales sur les hérédo dégénérescence
spino-cérébelleuses, il a était
obligé de s'appuyer sur l'étude
cysto-manométrique vésicale, alors
que ce même travail clinique et sans la
cysto-manométrie aurait pu être
publié tel qu'il était dans les
plus grandes revues neurologiques internationales
une dizaines d'années plus tard.
L'évolution des événements
montrera en effet qu'il était en réalité
en avance sur son temps et qu'il a anticipé
les progrès que va faire la neurologie.
C'est cette anticipation qui a été
à l'origine de ses découvertes,
découvertes qui ont fait de la neurologie
tunisienne une école reconnue et respectée
dans le monde neurologique international.
L'esprit qui animait notre maître est
bien illustré par sa découverte
de la myopathie tunisienne. Tout avait commencé
lors du 11ème Congrès Mondial
de Neuropathologie, organisé en 1977
à Amsterdam. Durant ce congrès,
le professeur Mongi Ben Hamida a rapporté,
dans une communication, l'expérience
Tunisienne sur les myopathies et en particulier
la présence d'une forme particulière
de myopathie, proche sur le plan clinique de
la myopathie de Duchenne, mais touchant les
enfants des deux sexes (transmission autosomique
récessive) et a souligné sa fréquence
élevée en Tunisie. Il l'avait
appelé myopathie de Duchenne fille. Cette
intervention avait reçu une pluie de
critique, car Ben Hamida venait de casser un
dogme neurologique datant de plus d'un siècle
et qui disait que la myopathie de Duchenne ne
touchait que les garçons. Les diapositives
en noir et blanc des malades étaient
pourtant évidentes, et on a critiqué
alors les techniques histo-enzymologiques de
la biopsie musculaire effectuées au laboratoire.
Ces techniques étaient considérées
de pointe à cette époque et on
doutait beaucoup qu'elles auraient pu être
maîtrisées en si peu de temps en
Tunisie. J'ai pu constater par la suite que
ce type de critiques allait se renouveler à
chaque nouvelle découverte faite au laboratoire.
En 1978, le Professeur Ben Hamida invita à
Tunis le Professeur Sir John Walton, l'une des
grandes figures de la neurologie mondiale et
de la pathologie musculaire. Il a revu avec
lui aussi bien les patients que les biopsies
musculaires et a confirmé les conclusions
du professeur Ben Hamida. Le même scénario
va se reproduire avec la sclérose latérale
amyotrophique juvénile, la maladie de
Charcot Marie Tooth et les hérédo-dégénerescences
spinocérébelleuses. Au cours de
ces études le Pr. Ben Hamida a vite compris
que le travail à l'hôpital sur
ces maladies héréditaires était
incomplet et biaisé. Il a innové
une nouvelle forme d'études épidémiologiques
que nous appelons actuellement la neuro-épidémiologie
génétique. Chaque résident
en neurologie qui préparait sa thèse
devait visiter à domicile les patients,
sujet de son travail, examiner lors de ces enquête
sur le terrain les membres de la familles afin
d'établir un arbre généalogique
exact ainsi que le détail clinique de
chaque membre atteint de la famille. A ce moment,
dans les années 80 on était loin
de savoir qu'une révolution médicale
se préparait, la révolution génétique,
qui s'est déclenchée en 1984.
Les études accumulées par l'équipe
du service de neurologie sur les maladies héréditaires
neurologiques se sont révélées
du jour au lendemain d'une importance primordiale
et plaça l'équipe tunisienne dans
une position de choix dans le domaine de la
recherche internationale. Des propositions de
collaborations des quatre coins du monde provenant
des équipes les plus prestigieuses commençaient
à pleuvoir à partir des années
quatre-vingt dix. Cette reconnaissance rapide
plaça l'équipe devant un quadruple
dilemme, à savoir, collaborer avec des
équipes nettement plus avancées
sur le plan technologique et ayant des crédits
de recherches illimités, former les jeunes
chercheurs tunisiens à ces nouvelles
technologies, préserver et continuer
à contrôler le matériel
génétique national, et équiper
le laboratoire par des équipements modernes
et souvent onéreux. Ayant anticipé
le phénomène, le professeur Ben
Hamida a pu encore une fois relever les défis
et allier ces quatre dilemmes au prix, il faut
le connaître d'une rupture avec des collaborations
amicales anciennes et même au prix de
profonds désaccords avec des amis de
longue date, le professeur Ben Hamida ayant
mis l'intérêt national au dessus
de toute autre considération. C'est ainsi
que les meilleurs laboratoires au monde ont
ouvert leurs portes à nos jeunes chercheurs
pour étudier les maladies Tunisiennes
et que les crédits de recherche ont afflués
et ont servi à l'équipement du
laboratoire.
En quelques années, la génétique
moléculaire est venue confirmer tous
les travaux cliniques initiés par le
Professeur Ben Hamida. Les entités cliniques
définies ont pu ainsi avoir leur individualisation
génétique par des chercheurs tunisiens
qui ont vu leurs travaux publiés par
les meilleures revues scientifiques, telles
Nature et Sciences. Ainsi les membres de l'équipe
de l'Institut ont pu localiser les gènes
d'une douzaine d'affections neurologiques plaçant
cette équipe parmi les plus performantes
dans ce domaine. La formation des jeunes chercheurs
tunisiens dans ce domaine et l'équipement
du laboratoire qui se sont fait en parallèle
ont permis actuellement de mener les travaux
de localisation et d'identification génétique
entièrement au sein de l'équipe
à l'Institut National de Neurologie.
Il faut noter que les découvertes Tunisiennes
ont eu des répercussions fondamentales
dans la compréhension de maladies plus
fréquentes aussi bien dans le domaine
des dystrophies musculaires, des ataxies ou
des maladies nerveuses périphériques.
Je pense que l'une des plus grandes satisfactions
du professeur Ben Hamida a été
d'avoir pu traiter des patients atteints d'ataxie
avec déficit en vitamine E et d'assister
à leur amélioration clinique.
Cette maladie, découverte au sein de
service et dont la localisation génétique,
puis l'identification du gène ont été
effectuées par les membres de son équipe,
a conduit à trouver un traitement efficace
pour stopper la maladie et améliorer
les patients. Ces mêmes patients auraient
avant cette recherche, évolué
inéluctablement vers un état grabataire.
Je dois ici souligner, que l'uvre du
Professeur Ben Hamida n'aurait pu continuer
sans le soutien inestimable du Président
Ben Ali. D'ailleurs Mr. Ben Hamida n'a jamais
cessé de rappeler ce soutien avec fierté.
Le soutien du Président Ben Ali s'est
manifesté entre autres par des encouragements
toujours renouvelés et par des mesures
exceptionnelles qui ont permis au service de
garder son unité et à l'équipe
de continuer son activité avec sérénité
et confiance.
Ayant côtoyé le Maître durant
une si longue période, je pense que le
plus grand hommage que nous pouvons lui rendre
et qui lui fera plaisir de là où
il est, c'est de transmettre sa passion pour
la neurologie et la qualité de son enseignement
à nos élèves.
Docteur
Fayçal Hentati
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